Mercredi 19 septembre 2007
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Ne leur dites pas qu’ils sont bizutés, ils se croient «journalistes»
C’est sur de jeunes esprits que le catéchisme est le plus efficace. Les patrons de L’Alsace et du Crédit Mutuel,
héritiers spirituels et financiers d’une tradition chrétienne, le savent bien: usant de moyens importants et abusant de prétextes divers, ils ont réussi à s’infiltrer dans le système éducatif où
ils ont notamment été autorisés à distribuer depuis de nombreuses années une espèce d’hostie idéologique, lors d’un cérémonial qu’ils ont baptisé «Journaliste d’un jour». Les ingrédients de la
pâte sacramentelle ont bien entendu été cultivés sur le terreau libéral. La liturgie ne rencontre guère d’hostilité dans les lycées où elle est mise en scène; elle y séduit même de nouveaux
adeptes, plus ou moins conscients de la manœuvre et de ses enjeux.
Depuis 13 ans, quelques semaines après la rentrée scolaire, le quotidien du Crédit Mutuel mobilise des journalistes et
techniciens pour encadrer des élèves de lycées alsaciens auxquels on fait croire, dans une ambiance festive, que le métier d’informer s’exerce en toute liberté, dans l’allégresse d’un monde
qui progresse à grands pas vers le paradis. Les élèves «Journalistes d’un jour» ne sont pas censurés; ils vous l’affirmeront avec la même conviction que peuvent y mettre la quasi-totalité des
journalistes de «l’Alsace» lorsque vous les interrogez sur l’exercice de leur profession. Le système est suffisamment solide et recroquevillé sur lui-même pour étouffer tout questionnement ou contestation internes. Il fonctionne un peu à la manière d’un bizutage institutionnalisé où les
bizutés – des élèves de Terminale – y trouvent leur compte, du moins dans l’immédiat. Le côté valorisant du rite initiatique qui leur ouvre - croient-ils - la perspective d’un statut et d’une
reconnaissance sociale même éphémère leur fait oublier qu’ils sont la cible d’un dispositif de formatage idéologique certainement plus redoutable dans ses effets que ne peut l’être la pub
classique.
Le procédé est sophistiqué: un organe
défenseur de l’ordre établi s’auto-promotionne. C’est à deux degrés: on suscite de la sympathie pour
l’instrument de propagande qui fait la propagande de l’ordre établi. Mais tout n’est pas organisé avec autant de subtilité. L’exigence d’un profit immédiat conduit à une forme d’aveu. Le
«journal» soi-disant fabriqué par les lycéens est en effet truffé de pub, le seul produit qu’en réalité «L’Alsace» s’est donné vocation à diffuser. Car le pognon vient de là, et seulement de là.
La technique de distribution est elle aussi éloquente. Elle ne coûte rien à «L’Alsace» : ce sont des élèves (en général des élèves de LEP) qui, au lieu de suivre leurs cours au lycée, sont
chargés de distribuer gratos le torchon publicitaire dans les endroits les plus fréquentés. Quand vous les interrogez, ces élèves-là vous diront quand même qu’ils n’apprécient que moyennement la
tâche qui leur incombe. Mais, - contents d’être dispensés de cours ? – ils ne perçoivent pas à quel point on les prend pour des imbéciles : les diffuseurs de pub et de journaux gratuits
sont, eux, payés pour ça. Les élèves non. Comme ils pourraient quand même se poser des questions, on leur bourre le mou avec des encouragements, des distributions de prix et quelques procédés
commerciaux parmi les plus putassiers, histoire de leur tenir le moral.
Consternant et inquiétant : cette belle «pédagogie» qui sévit depuis des années, recueille l’assentiment
d’enseignants. On voit des « pédagogues » enthousiastes accompagner l’opération. Mais on n’entend pas beaucoup de protestations en provenance de salles de profs. Pas d’objection non
plus d’origine syndicale. Encore moins de la part des Fédérations de parents d’élèves. Et jamais aucune organisation d’élèves n’a évoqué le sujet.
Et pour cause: dénoncer ce scandale n’est guère compatible avec un calcul de carrière professionnelle ou syndicale,
puisqu’il faudrait affronter quelques unes des plus fortes institutions que compte l’ordre établi. Parmi les soutiens et sponsors officiellement déclarés on trouve en effet, à côté de
l’incontournable Crédit Mutuel, des médias comme FR3 ou Europe 2, la SNCF, la Région Alsace, les villes de Colmar, Mulhouse, Saint Louis, Sélestat, Strasbourg. C’est la puissance invitante,
c'est-à-dire «l’Académie de Strasbourg», qui figure en tête de la liste où on trouve aussi «Macumba» qui s’auto-désigne fièrement le «club des clubs» (fréquenté par le Recteur?... pas très
catholique, tout ça…). C’est aussi hétéroclite qu’inquiétant: Que reste-t-il du principe de laïcité? Que peut-il rester du recul critique et de l’objectif d’émancipation par la réflexion que
s’assignaient les acteurs du système éducatif ? L’euphorie niaise et pressée qui suinte de
l’illustration-logo de Giefem répond clairement à ces questions, hélas.
La place manque ici pour rappeler la toxicité de cette «grande» presse qui nous manipule et de quelle manière elle le
fait. On préfère renvoyer aux analyses nombreuses et documentées produites par des associations comme Acrimed ou un journal comme «Plan B», et bien d’autres. Pour ce qui concerne particulièrement la presse quotidienne régionale, la loi du fric qui
l’envahit et les nouvelles atteintes à la liberté d’expression qui se profilent à travers sa restructuration en cours, on renvoie à l’article de Klapp «La PQ Régionale n’est pas libre». Ce sont ces analyses et ces infos qu’il faudrait fournir aux jeunes; c’est alors que leur esprit
critique s’éveillerait. Mieux encore: il faudrait que des jeunes s’en saisissent, se les approprient et les rediffusent; c’est alors qu’ils pourraient devenir de vrais journalistes, et pour
toujours!
Un appel est lancé aux parents d’élèves, aux enseignants, et surtout aux élèves et aux étudiants pour qu’ils prennent des initiatives révélant la vraie
nature de l’opération «Journaliste d’un jour». Pour que cesse enfin cette insupportable manipulation annuelle.
Merci de nous communiquer vos réactions, soit directement par courriel klapp68@gmail.com, via le formulaire de contact, ou en déposant un
commentaire à cet article.
Prochainement, nous publierons ici un article de synthèse tenant compte des réactions et réponses que nous aurons obtenues de la part
de l'ensemble des contacts auxquels nous avons communiqué cet appel.
Ce qui est accablant c'est la normalisation de ce type d'actions, mais si le rectorat l'adoube, il est plus difficile de lutter sauf à se marginaliser. C'est une conséquence de la marchandisation et le milieu de l'éducation n'y echappe pas. Quand aux journaleux, de manière général, je suis parfaitement d'accord avec votre analyse: l'autocensure permanente (des journalistes eux-memes, des rédactions...)ne permet plus aux citoyens d'acceder aux analyses et à l'information que l'on devrait avoir au XXI siecle dans notre société.
Il reste internet et beaucoup, beaucoup de citoyens vigileants...
J'ai moi meme participée à ça, et cest assez vrai ce que tu dis =D.
J'ai distribué les journaux, mais bon, .. ^^
Regarde ça par ici : http://nin0u.canalblog.com