Klap de fin pour le Kinépolis de Mulhouse ?

Publié le par KLAPP'68

A l’occasion de la résurrection du cinéma « le Palace », avenue de Colmar, un bilan critique de l’installation, du fonctionnement et de l’apport du cinéma « Kinepolis » aux citoyens mulhousiens, reste cependant à faire. Essayons de dresser aujourd’hui un premier état des lieux:
 
C’est à l’orée du 21ème siècle, ainsi qu’une verrue scrofuleuse, que l’étoile « kinepolichienne » s’abattit sur le territoire mulhousien. Au beau milieu des fêtes de la nativité, le messie de la cupidité accouchait d’un nouveau genre de galerie commerciale, sur l’une des extrémités du banc communal. Une fois n’est pas coutume, la cité mulhousienne, hargneuse et revêche comme par tropisme, allait se distinguer de ses consoeurs alsaciennes. En lieu et place des abattoirs municipaux, sera construite l’étable du futur, le dévidoir aux divertissements faciles, sanguinolents et gluants. Pareils aux rêves épouvantés d’un Lynch, sur qui l’on aurait greffé les oreilles de Mickey Mouse, une promesse d’apocalypse culturelle flottait dans l’air, en ce soir de Noël 1999. Le septième art se découvrait des airs de prison malfamée, de bunker-ghetto peuplé de « blockbusters» ventripotents et de comédies épaisses.
Près d’un siècle plus tôt, le film « Métropolis » mettait en scène une ville-monde souterraine, totalement aliénante, peuplée de pauvres hères assommés de souffrances, proies désignées d’une caste d’oppresseurs qui vivaient à leurs dépens, perchés sur la ville haute, riche et luxuriante. Par un étrange effet de boucle, où les images de cinéma sculpteraient la réalité sordide de leur mise en scène, la cité radieuse de « Kinepolis » propose un modèle social analogue, à ceci près que l’accablant fardeau n’est plus physique, mais mental. Spectateurs d’une vie réductible aux standards de la consommation de masse, le public qui s’engloutit dans cet entonnoir cinématographique semble ne pas valoir davantage que la sous-humanité grégaire, mise en scène par Fritz Lang. Accueilli par des maîtres chiens à treillis, à l’instar de matons rabattant la piétaille derrière des murs de glacis photographiques, où les starlettes se succèdent au rythme du tiroir-caisse, le spectateur, hagard, arpente par les chemins obligés, des montagnes de nachos au guacamole, desquels ruissellent des hectolitres de boissons gazéifiées. Une fois l’ordinaire épuisé, le client-croupion achève enfin ses ruminations, et dépose sa cervelle en même temps que ses déchets, devant l’écran mirifique au format XXL.
Mais « Kinepolis », c’est aussi l’auberge du malheur; les entrées perlées dans les salles, alors que les films ont commencé depuis plusieurs minutes. Autant de traditionnelles marques d’irrespect et de mépris au quotidien. A ce sujet d’ailleurs, les justifications de la direction furent un temps savoureuses. Ainsi nous est-il arrivé de protester après avoir manqué les premières minutes d’un film, du fait d’horaires non-conformes à ceux publiés dans les journaux, et d’entendre, sidérés, l’ouvreuse pimbêche ou l’un des plantons encravatés, indiquer qu’il s’agissait de comprendre le mot « séance » « dans son sens belge » (sans doute une histoire drôle en forme d’hommage aux origines des fondateurs de la chaîne)... Sans compter les refus de remboursement du fait de ces problèmes, l’absolu scandale du parking payant à rajouter aux tarifs d’entrée parmi les plus élevés des cinémas métropolitains (hors Champs-Elysées bien entendu !), et l’on admettra volontiers que le foutage de gueule ait atteint, en plein Mulhouse, des sommets kilimandjaresques !
A ce titre, il n’est pas inintéressant de souligner combien cette situation est emblématique de l’état d’esprit de certains dirigeants municipaux.
Un équipement culturel élitaire nommé « la Filature », coudoie un espace voué au divertissement populaire. Le fait est que les autorités politiques et administratives décisionnaires quant à la mise en œuvre de ces deux complexes, ont été peu ou prou les mêmes, à ceci près que leurs représentants, par atavisme ou par mimétisme social, ne fréquentent que l’établissement de luxe. Comme toujours, et à Mulhouse plus sûrement qu’ailleurs, la forme de ségrégation sociale la plus sûre, procède d’abord par la culture.
L’anti-humanité souterraine d’un « Métropolis », renvoie au grand jour l’anti-culture d’un « Kinepolis ». Ainsi peut-on illustrer comment des valeurs et des préjugés socialement régressifs, sont au fondement de la façon dont on se projette les besoins récréatifs du petit peuple mulhousien.
On comprendra mieux également, pourquoi il aura été choisi de concéder l’établissement de ce multiplexe à un groupement d’intérêt purement financier, qui n’a jamais entretenu de relation avec la sphère de production cinématographique, qui n’a pas même de tradition artistique dans son passé industriel ou commercial, et qui représente enfin comme le degré ultime de l’esprit de lucre, appliqué à l’exploitation des salles de cinéma. Avec il est vrai, quelques caractéristiques remarquablement distinctives : froideur impersonnelle, espaces méandreux, qualité et finitions toc, accueil glacial, prix exorbitants, tarifs à peine réduits pour clientèle triée, effluves grasses tout au long des coursives...
En peu de mots, l’anti-culture dans son horreur la mieux établie: celle de la barbarie capitaliste moderne.
Avec la réouverture du Palace (et le nécessaire maintien du Bel-Air), souhaitons qu’il soit enfin possible d’échapper aux ghettos élitaires et populistes, auprès desquels nous étions censés nous reconnaître. Souhaitons aussi que cela se traduise par une synthèse intelligente, entre un cinéma de qualité et de curiosité, qui sait s’ouvrir aux belles machines américaines quand elles réjouissent, sans jamais négliger les artistes entrés en cinéma par vocation et passion.
Et si cette fusion devait s’opérer le 25 décembre prochain, la boucle serait finalement bouclée, et P’tit Jésus pourrait même se payer une toile !

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