Culture

Mardi 12 février 2008 2 12 /02 /2008 22:42
C’est assez rare pour qu’on vous le signale et qu’on vous engage à lire son livre paru aux Editions « La Dispute » (!). Ça vous changera des balivernes consensuelles de « Pour Mulhouse ensemble » ou de « Unis pour Michelbach le Haut ». Vous lirez ci-dessous une interview de Roland Pfefferkorn (1), parue dans Politis.
 
Le réveil des classes sociales, interview de Roland Pfefferkorn.
 
Le néolibéralisme a-t-il occulté la notion de classes sociales ? Ce n’est pas l’avis du sociologue Roland Pfefferkorn, auteur d’un essai sur les rapports sociaux, pour qui la conflictualité sociale connaît actuellement un regain.
HUSSON Michel
 
 
Politis, n°988, jeudi 7 février 2008.
 
Qu’appelle-t-on le « paradoxe néolibéral » et comment s’explique-t-il ?
Roland Pfefferkorn : Au moment où la polarisation sociale se renforce à travers la montée des inégalités sociales, le discours de classe, tel qu’il se déclinait jusqu’à la fin des années 1970, s’efface. Il y a plusieurs raisons à cela. Le noyau central de la classe ouvrière industrielle s’est effondré. La bourgeoisie et ses institutions défendent en permanence leurs intérêts et imposent leur vision du monde. Et ce, d’autant plus que les liens entre les intellectuels et la gauche se sont fortement distendus et que de nouveaux discours et pratiques managériales se sont progressivement imposés. Ajoutons à ces transformations une difficulté sémantique réelle : longtemps, une confusion a été entretenue entre la « classe ouvrière » et la catégorie ouvrière au sens des catégories socioprofessionnelles de l’Insee. Or, cette classe ne s’est jamais limitée aux seuls ouvriers. Elle comprend la très grande majorité des salariés. C’est pourquoi il vaut mieux parler de « classe des travailleurs » ou de « classe laborieuse », à l’instar d’autres langues comme l’anglais ou l’allemand (working class, Arbeiterklasse). Certains discours de substitution se sont provisoirement imposés dans les années 1980-1990 du fait de ces transformations et de ces difficultés combinées à des changements plus « mythiques ». Ce sont notamment les thèses de la « moyennisation », de l’individualisation du social, de l’invisibilisation des classes ou, plus particulièrement en France, de l’exclusion.
 
Quels sont les facteurs qui vous permettent de constater un « retour des classes » ?
Les expressions « classe sociale », « classe ouvrière », « classe salariale », « classe laborieuse », ou d’autres, réapparaissent dans nombre de titres de livres ou d’articles. Le renouveau des conflits sociaux a conduit une part croissante de sociologues à (re)prendre au sérieux les analyses en termes de classes et à abandonner la rengaine de l’individualisation du social. Ce regain d’intérêt peut s’observer, avec certes des rythmes propres à chacun des États concernés, dans différents pays européens, en France, en Italie, en Espagne, en Grande-Bretagne ou en Allemagne, mais aussi aux États-Unis ou au Japon. Le développement à l’échelle internationale du mouvement altermondialiste et des forums sociaux ou l’implication de millions de salariés dans des mobilisations collectives, souvent prolongées témoignent aussi de ce regain de la conflictualité sociale. En France, la multiplication et la généralisation, début 2006, de manifestations rassemblant des jeunes scolarisés et des salariés contre le démantèlement du droit du travail en sont une belle illustration.
Tout en développant une mystique du rassemblement, il est clair qu’avec les lois votées au cours de l’été 2007, Nicolas Sarkozy et ceux qui sont rassemblés autour de lui alimentent l’actuelle lutte des classes. Par exemple en organisant de nouveaux transferts de richesses des couches salariées vers les fractions les plus aisées de la société, et singulièrement vers les propriétaires les plus fortunés. De nouvelles mesures vont encore accentuer les inégalités sociales. Il faut rappeler qu’au cours du quart de siècle écoulé, la part des salaires dans la répartition des richesses a déjà reculé de 10 points en faveur des profits, en passant de 70 % à 60 % du revenu national.
 
Dans quelle mesure les rapports sociaux de classes et de sexes sont-ils « entremêlés » ?
Longtemps, le regard des militants et des chercheurs s’est polarisé sur les seuls rapports de classes. La prise en compte du « sexe social » comme variable structurante est très récente. Dans la littérature sociologique, elle n’intervient pas avant les années 1970. Les transformations de la place des femmes et l’émergence du genre en tant que catégorie d’analyse ont bouleversé ce regard. La recherche sur les rapports sociaux de sexe se développe aujourd’hui dans les sciences sociales. Par ailleurs, les rapports de génération et les rapports de « racisation » sont également l’objet de davantage d’investigations depuis deux ou trois décennies. C’est, à mon sens, l’ensemble des rapports sociaux qu’il s’agit d’appréhender dans les enquêtes et recherches. En effet, les rapports sociaux ne se rencontrent pas à l’état pur, ils ne sont pas simplement juxtaposés : les rapports de classes s’entremêlent avec les rapports de sexes, de racisation ou de génération. La structure sociale peut être appréhendée comme un entrecroisement dynamique de l’ensemble des rapports sociaux, chacun imprimant sa marque aux autres.
 
Quels sont les défis que doit aujourd’hui relever une sociologie des rapports sociaux ?
Les défis ne manquent pas. Les analyses classicistes antérieures étaient insuffisantes. Il faut notamment prendre en compte les apports de la sociologie féministe et les transformations de la structure sociale : les modifications des contours et caractéristiques des différentes classes et fractions de classes, les transformations induites par la montée de l’activité professionnelle des femmes et les effets de la transnationalisation croissante des économies. La question de la subjectivité et de la conscience de classe mérite de ce point de vue une attention particulière, car elle est décisive pour le développement des mobilisations. Comment penser la façon dont les hommes et les femmes sont façonnés par les rapports sociaux suivant leur place dans les rapports de production, leur génération ou leur « race », et, dans un même mouvement, la façon dont ils peuvent construire collectivement, par leurs interactions permanentes, des marges de liberté et d’action leur permettant de déplacer ces mêmes rapports ?
Propos recueillis par Michel Husson.
 
 
Les rapports sociaux revisités
Les classes sociales sont-elles solubles dans le néolibéralisme ? Tel est le fil directeur de la première partie de cet ouvrage important de Roland Pfefferkorn (Inégalités et rapports sociaux. Rapports de classes, rapports de sexes, Roland Pfefferkorn, éditions La Dispute, 412 p., 25 euros.), qui s’ouvre sur une histoire des représentations des rapports sociaux pour déboucher sur un paradoxe, celui du tournant néolibéral. En effet, comment expliquer que la montée des inégalités depuis le début des années 1980 s’accompagne d’une dilution, voire d’une occultation, de la notion de classe ? Pour y répondre, l’auteur discute les figures nouvelles de la sociologie, par exemple l’exclusion, le lien social (ou la « multitude »).
Cet examen critique des « discours de substitution » conduit à une hypothèse selon laquelle l’offensive néolibérale tous azimuts travaille à un « retour des classes ». Mais le projet du livre ne s’arrête pas là. Il cherche aussi à articuler rapports de classes et rapports de sexes conçus comme « entremêlés » dans leurs « antagonismes ». Après avoir présenté les apports conceptuels des sociologues féministes, cette seconde partie analyse les inégalités hommes-femmes, en soulignant à la fois les transformations et les obstacles persistants. « Pas de sexe sans classe, ni de classe asexuée », telle est la conclusion de cette belle invitation à penser dans un même mouvement la dynamique des classes et l’oppression spécifique des femmes.
Michel Husson
 
 
 
(1) Roland Pfefferkorn est professeur agrégé de sciences sociales à l’université Marc-Bloch de Strasbourg, et a écrit différents ouvrages avec Alain Bihr sur la question des inégalités : Hommes/femmes, l’introuvable égalité, Editions de l’Atelier, 1996 ; Déchiffrer les inégalités, Syros-La Découverte, 1999 et Hommes/Femmes, quelle égalité ?, Editions de l’Atelier, 2002.
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Dimanche 25 novembre 2007 7 25 /11 /2007 22:23
A l’occasion de la résurrection du cinéma « le Palace », avenue de Colmar, un bilan critique de l’installation, du fonctionnement et de l’apport du cinéma « Kinepolis » aux citoyens mulhousiens, reste cependant à faire. Essayons de dresser aujourd’hui un premier état des lieux:
 
C’est à l’orée du 21ème siècle, ainsi qu’une verrue scrofuleuse, que l’étoile « kinepolichienne » s’abattit sur le territoire mulhousien. Au beau milieu des fêtes de la nativité, le messie de la cupidité accouchait d’un nouveau genre de galerie commerciale, sur l’une des extrémités du banc communal. Une fois n’est pas coutume, la cité mulhousienne, hargneuse et revêche comme par tropisme, allait se distinguer de ses consoeurs alsaciennes. En lieu et place des abattoirs municipaux, sera construite l’étable du futur, le dévidoir aux divertissements faciles, sanguinolents et gluants. Pareils aux rêves épouvantés d’un Lynch, sur qui l’on aurait greffé les oreilles de Mickey Mouse, une promesse d’apocalypse culturelle flottait dans l’air, en ce soir de Noël 1999. Le septième art se découvrait des airs de prison malfamée, de bunker-ghetto peuplé de « blockbusters» ventripotents et de comédies épaisses.
Près d’un siècle plus tôt, le film « Métropolis » mettait en scène une ville-monde souterraine, totalement aliénante, peuplée de pauvres hères assommés de souffrances, proies désignées d’une caste d’oppresseurs qui vivaient à leurs dépens, perchés sur la ville haute, riche et luxuriante. Par un étrange effet de boucle, où les images de cinéma sculpteraient la réalité sordide de leur mise en scène, la cité radieuse de « Kinepolis » propose un modèle social analogue, à ceci près que l’accablant fardeau n’est plus physique, mais mental. Spectateurs d’une vie réductible aux standards de la consommation de masse, le public qui s’engloutit dans cet entonnoir cinématographique semble ne pas valoir davantage que la sous-humanité grégaire, mise en scène par Fritz Lang. Accueilli par des maîtres chiens à treillis, à l’instar de matons rabattant la piétaille derrière des murs de glacis photographiques, où les starlettes se succèdent au rythme du tiroir-caisse, le spectateur, hagard, arpente par les chemins obligés, des montagnes de nachos au guacamole, desquels ruissellent des hectolitres de boissons gazéifiées. Une fois l’ordinaire épuisé, le client-croupion achève enfin ses ruminations, et dépose sa cervelle en même temps que ses déchets, devant l’écran mirifique au format XXL.
Mais « Kinepolis », c’est aussi l’auberge du malheur; les entrées perlées dans les salles, alors que les films ont commencé depuis plusieurs minutes. Autant de traditionnelles marques d’irrespect et de mépris au quotidien. A ce sujet d’ailleurs, les justifications de la direction furent un temps savoureuses. Ainsi nous est-il arrivé de protester après avoir manqué les premières minutes d’un film, du fait d’horaires non-conformes à ceux publiés dans les journaux, et d’entendre, sidérés, l’ouvreuse pimbêche ou l’un des plantons encravatés, indiquer qu’il s’agissait de comprendre le mot « séance » « dans son sens belge » (sans doute une histoire drôle en forme d’hommage aux origines des fondateurs de la chaîne)... Sans compter les refus de remboursement du fait de ces problèmes, l’absolu scandale du parking payant à rajouter aux tarifs d’entrée parmi les plus élevés des cinémas métropolitains (hors Champs-Elysées bien entendu !), et l’on admettra volontiers que le foutage de gueule ait atteint, en plein Mulhouse, des sommets kilimandjaresques !
A ce titre, il n’est pas inintéressant de souligner combien cette situation est emblématique de l’état d’esprit de certains dirigeants municipaux.
Un équipement culturel élitaire nommé « la Filature », coudoie un espace voué au divertissement populaire. Le fait est que les autorités politiques et administratives décisionnaires quant à la mise en œuvre de ces deux complexes, ont été peu ou prou les mêmes, à ceci près que leurs représentants, par atavisme ou par mimétisme social, ne fréquentent que l’établissement de luxe. Comme toujours, et à Mulhouse plus sûrement qu’ailleurs, la forme de ségrégation sociale la plus sûre, procède d’abord par la culture.
L’anti-humanité souterraine d’un « Métropolis », renvoie au grand jour l’anti-culture d’un « Kinepolis ». Ainsi peut-on illustrer comment des valeurs et des préjugés socialement régressifs, sont au fondement de la façon dont on se projette les besoins récréatifs du petit peuple mulhousien.
On comprendra mieux également, pourquoi il aura été choisi de concéder l’établissement de ce multiplexe à un groupement d’intérêt purement financier, qui n’a jamais entretenu de relation avec la sphère de production cinématographique, qui n’a pas même de tradition artistique dans son passé industriel ou commercial, et qui représente enfin comme le degré ultime de l’esprit de lucre, appliqué à l’exploitation des salles de cinéma. Avec il est vrai, quelques caractéristiques remarquablement distinctives : froideur impersonnelle, espaces méandreux, qualité et finitions toc, accueil glacial, prix exorbitants, tarifs à peine réduits pour clientèle triée, effluves grasses tout au long des coursives...
En peu de mots, l’anti-culture dans son horreur la mieux établie: celle de la barbarie capitaliste moderne.
Avec la réouverture du Palace (et le nécessaire maintien du Bel-Air), souhaitons qu’il soit enfin possible d’échapper aux ghettos élitaires et populistes, auprès desquels nous étions censés nous reconnaître. Souhaitons aussi que cela se traduise par une synthèse intelligente, entre un cinéma de qualité et de curiosité, qui sait s’ouvrir aux belles machines américaines quand elles réjouissent, sans jamais négliger les artistes entrés en cinéma par vocation et passion.
Et si cette fusion devait s’opérer le 25 décembre prochain, la boucle serait finalement bouclée, et P’tit Jésus pourrait même se payer une toile !
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